Club Privé de Dirigeants et de Réflexion
En guise d’ouverture à la soirée-débat, Guillaume Le Blanc fait un travail de définition en s’interrogeant : Qu’est-ce qu’un monde commun ? Est-il possible d’habiter un monde commun ? Le terme d’étranger pose d’emblée l’opposition du proche (le commun, le familier) au lointain (l’étranger). Le mot étranger fait donc appel au rapport à la normalité et au groupe. Or la multitude de groupes existants crée une multitude de situations où l’on est « étranger » : bien sûr, l’étranger est celui qui vient d’un autre pays, mais aussi le nouveau venu dans une ville, ou même dans une entreprise.
Une question de représentations : Désigné « étranger »
Dire « étranger », c’est avant tout recourir à une représentation, qui est construite à partir d’une désignation. Cette représentation est accompagnée de fantasmes (celui de l’exilé bienheureux, « heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage… » ), de préjugés et de jugements. D’emblée, le fait de nommer celui qui est du « lointain » en le désignant « étranger », sans lui laisser la possibilité d’être un individu singulier, est un acte qui lui-même éloigne l’autre, le maintient à distance et l’excluant potentiellement. La désignation sert ainsi à créer des frontières entre les individus, l’éloignement permettant de considérer la vie de l’autre comme différente, voire un peu moins humaine. Le fait que l’on accepte l’exploitation économique de l’étranger sans papiers est rendu possible par cette désignation « étranger » qui l’éloigne. De fait, il y a une violence terrible dans le statut de l’immigré sans papier, qui est tenu à ne pas être vu pour ne pas être pris : sa vie est rendue invisible.
La logique sournoise permet d’inclure « l’étranger » dans notre monde commun, à condition d’une assimilation du mode de vie commun. Or, il faut faire une distinction forte entre l’intégration et l’assimilation. L’intégration consiste à intégrer les lois, tout en ayant son propre style de vie. Or l’assimilation est une violence faite à l’individu, en le forçant à faire table rase de sa culture et de son passé. La volonté d’assimilation témoigne de la peur du mélange.
L’étranger et la nation
La notion d’étranger a été forgée dans l’histoire au moment de la formation moderne des nations. Le discours de la nation est construit sur deux conceptions : il faut à la fois être citoyen et patriote. L’étranger est vu, depuis cinquante ans environ, comme une menace. De ce fait, les gestes de défiance envers celui-ci abondent : confinement de l’étranger, multiplication des centres de détention en Europe et hors Europe : depuis la construction de l’Europe, celle-ci s’élabore comme une superstructure de frontière contre l’étranger. Or cette défiance et cette peur de l’étranger interviennent au moment où il y a une crise du sens de la nation. Avec la mondialisation et la construction européenne, le concept de nation, auparavant défini comme l’appartenance à un sol et à une religion, est devenu très peu clair. Ainsi, l’étranger à la nation devient un élément qui permet de la définir : aujourd’hui, l’étranger permet le sentiment national, par refus, par contraste, grâce à la désignation.
L’hospitalité – un enjeu politique et éthique
La Grèce Antique, à travers l’Odyssée d’Homère, avait une représentation valorisante de l’étranger : « Toi, le noble étranger », ainsi était désigné Ulysse sur les îles où il était reçu. La culture grecque a valorisé le geste d’hospitalité, qui était une obligation de la société envers l’étranger, alors considéré davantage comme un « hôte », celui qu’on accueille. Les contes médiévaux suivent d’ailleurs cette image positive de l’accueil de l’étranger. L’hospitalité est un geste éthique et politique. C’est un geste éthique parce que dans l’hospitalité, je prend soin d’une vie qui est fragilisée : l’hospitalité est ainsi un remède contre la violence de la désignation, qui permet à quelqu’un en manque de structure sociale d’exister dignement. En effet, la société se caractérise par la décence. La violence est alors le refus d’un dénominateur commun d’humanité. C’est également un geste politique, car il s’agit de s’interroger : quelle est la part que fait la société vis-à-vis des vulnérables, des exclus ? L’enjeu concerne non seulement l’étranger, mais tout ceux qui peuvent se sentir « désignés étrangers ». Il s’agit bien, comme le proposait Michel Rocard, d’envisager des institutions qui n’humilient pas les individus.
Témoignage d’Hasnia : « je serai toujours entre ces deux rives »
Hasnia Zaddam est une jeune femme franco-tunisienne. Elle a choisi de garder une double nationalité. Elle évoque le sentiment de l’exclusion, perçu en Tunisie comme en France. Evoquant son enfance en Tunisie, elle dit : « j’avais le sentiment de ne pas être des leurs. ». Pour lutter contre cette exclusion dans son propre pays, elle raconte comment elle a dû prouver qu’elle était « une bonne tunisienne », par une éducation islamique sans égal et l’apprentissage brillant de l’arabe. Elle choisit de partir vivre en France, pensant y trouver sa terre d’adoption. Or, l’arrivée en France a fait surgir une « indomptable nostalgie » qui lui a fait prendre conscience – contre toute attente - de ses racines tunisiennes. Le sentiment d’exclusion fut tout aussi fort en France, où on l’empêche de passer en Master 2 de lettres : « vous comprenez, les universités au Maghreb, ça n’est pas vraiment ça. ». Face à cette injustice, elle ressent une humiliation profonde. Elevée avec une culture tissée entre la France et la Tunisie, elle s’affirme comme une « half », pétrie d’une matière double. Cet état intermédiaire entre deux pays lui permet néanmoins d’avoir un regard plus large, et plus critique : aujourd’hui, Hasnia a le choix d’être l’un ou l’autre, ou d’être les deux.
Annexes :
Que faire de notre vulnérabilité ?
La crise du vivre ensemble
La condition de l’étranger (lecture et dialogue de Guillaume Le Blanc et Cynthia Fleury)
1. Joachim Du Bellay, Les Regrets